Cri de lumière
François Hussy
Edition: L'Age d'homme
CHF 25.- / 20 Euros
(frais de port inclus)

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Cri de lumière
Roman

Peu avant l’an 2000, Gautier Inber, un artiste mondialement célèbre, arrive dans une Genève labyrinthique toujours entourée de ses murailles pour y construire un monument funéraire colossal : le tombeau du vingtième siècle, le siècle le plus meurtrier de l’histoire.

Sa venue provoque une nuit d’émeute dans la ville de Calvin et de Frankenstein, mais déchaîne aussi l’enthousiasme de ses admirateurs, persuadés que le « géant de l’art contemporain » peut changer leur vie, les faire « étinceler aux yeux du monde, mais d’abord à leurs propres yeux ».

Grâce à Estelle, sa demi-soeur mi-artiste mi-mondaine, Xavier Colini, un jeune écrivain, se retrouve dans l’entourage de Gautier Inber, un cercle enchanté où tous ses rêves de succès, d’amour et de bonheur paraissent tout à coup accessibles. Mais « le plus grand créateur vivant » veut-il vraiment donner leur chance à ceux qu’il attire dans son orbite, ou seulement les exploiter avant de les détruire ? Est-il un soleil ou l’araignée au centre de sa toile ?

Deux ou trois choses que je peux dire
sur mon Cri de lumière

Cela m’est toujours très difficile de parler de l’un de mes livres. Rêver, ce n’est pas raconter son rêve, et encore moins le disséquer. Or, pour moi, écrire un roman, c’est faire un long rêve éveillé qui a l’avantage sur les rêves «endormis» de pouvoir être retouché, enrichi, amélioré presque à l’infini au fil du temps, la publication du livre mettant un terme provisoire à ce processus, la mort de l’auteur – le plus tard possible... – pouvant seule l’interrompre définitivement.

Amélioré à force d’être interrogé: le jeu consiste à laisser croître en soi un labyrinthe tout en s’efforçant d’en éclairer à mesure la moindre ramification. C’est ce qui permet de s’y perdre délicieusement, mais pas irrémédiablement. J’adore marcher au hasard dans des villes inconnues. Lointaines, exotiques quand c’est possible – Varsovie, New York, Alexandrie, Tokyo... –, ou proches – Lyon percée de traboules, Renens devenue mystérieuse à mes yeux à force de n’être qu’un décor vu du train, Lausanne, ville en 3D avec ses escaliers et ses ponts enjambant des rues... –, ou même dans des quartiers de Genève qui me sont peu familiers et me donnent l’illusion de voyager à l’autre bout du monde.

Je trouve un plaisir comparable dans l’écriture d’un roman. En pensée, je pars à l’aventure dans un espace très vaste aux ressources virtuellement inépuisables, mais tout de même structuré autour de quelques thèmes principaux – disons les places et les monuments du centre –, délimité par les grandes lignes de l’histoire – les frontières, voire les murailles de la ville –, et peuplé seulement d’un petit groupe d’habitants choisis, nimbés des images en désordre, encore furtives, de ce qu’ils vont vivre.

Au départ, à peine ébauchée, ma cité-roman n’est que brouillards d’émotions, reflets du passé sur des trottoirs mouillés, lueurs d’espérances dans des vitrines, mais je devine que c’est dans cette ville-là que je dois aller me promener, que je dois même m’y installer pour plusieurs années, qu’elle va devenir une sorte de capitale temporaire de mon existence où, à force de perdre et de retrouver délicieusement mon chemin, je pourrai condenser les nébuleuses rencontrées à chaque coin de rue en quelques milliers de mots d’un récit cohérent, longue lettre adressée à ceux qui voudront bien la lire – peut-être parce qu’ils aiment eux aussi s’abandonner aux dédales malgré la peur de s’y perdre pour de bon qui peut glacer parfois; peut-être parce qu’ils se demandent comme moi où chercher ailleurs qu’au cœur des labyrinthes son fil d’Ariane, le fil rouge de son être, sa vérité.

Concrètement, avant les mots, les suscitant, puis les accompagnant, les nourrissant et se nourrissant d’eux, il y a donc tout l’arsenal de la rêverie: images, scènes, lieux, personnages qui surgissent à l’improviste et d’abord dispersés dans le flux des pensées quotidiennes et même au détour d’un rêve nocturne, comme Gautier Inber en manteau de peluche rose, lointaine réminiscence du méchant de Yellow Submarine, le film des Beatles...

Car, comme tous les rêveurs – et qui ne rêve pas? –, je couds les patchworks de mes rêves avec des morceaux de tissus qui appartiennent à tous et d’autres qui n’appartiennent qu’à moi, en coupant dans les tentures imposantes de l’aventure humaine et les chiffons diaprés de ma frêle expérience. Il y a une phrase de Kafka qui me touche beaucoup sans que je la comprenne vraiment: «Loin, loin de toi, se déroule l’histoire mondiale de ton âme.»

En un mot, comme tous les rêveurs, c’est-à-dire comme tout le monde, je tire mes bons et mauvais rêves de la réalité. Cette réalité qui n’est effectivement pas toujours belle à voir. Comme l’a écrit Nietzsche, cité par Xavier Colini, personnage central de mon roman: «La vérité est laide. L'art nous est donné pour ne pas mourir de la vérité.»

Par exemple, j’ai réellement assisté à l’autopsie dont Estelle lit le récit au début de Cri de lumière. En fait, j’ai attribué ce souvenir personnel à Xavier en faisant de lui l’auteur de mon premier livre, Torse de femme au soleil. Soit dit en passant, introduire un roman dans le roman me permettait de rendre sa condition d’écrivain plus tangible et de mieux décrire la mienne. Comme mon personnage, j’avais dix-sept ans, et je me demande toujours, des décennies plus tard, si j’ai eu raison de franchir la porte de la salle de dissection alors que rien ne m’y obligeait. Une porte banale donnant sur l’un de ces labyrinthes, l’un de ces infinis que l’on n’a jamais fini de parcourir en tous sens.

Rien ne m’y obligeait, hormis la curiosité. Si je ne l’avais pas écoutée, Dame Curiosité à la fois fée et sorcière, je me serais préservé, mais j’aurais été quelqu’un d’autre. Or, comme on dit, on ne se refait pas. On reste incurablement soi-même. Pour le meilleur et pour le pire.

Heureusement, il n’est pas interdit d’essayer de tirer le meilleur du pire: en écrivant cette scène puis, bien plus tard, en décidant de l’intégrer à Cri de lumière, je restais marqué par l’attitude des employés de l’hôpital côtoyés autour des tables de marbre froid. Bien que les cadavres soient entièrement en leur pouvoir – pouvoir de négligence, pouvoir de moquerie... –, ils les considéraient toujours comme des personnes et les respectaient en conséquence.

Contrairement à bon nombre d’étudiants en médecine, il est vrai plus ou moins fous d’angoisse. Discret combat, dans les coulisses de l’hôpital, entre compassion et raillerie, civilisation et barbarie. J’espère que ce combat apparaît en filigrane dans mon livre. Et pas uniquement dans les quelques extraits de Torse de femme au soleil.

Oui, l’été si lointain de mes dix-sept ans m’a laissé des souvenirs effrayants... et merveilleux puisque c’est pendant cet été-là que Xavier a fait l’amour pour la première fois avec une charmante laborantine écossaise. Malheureusement, il s’est comporté injustement avec elle, marquant sans le savoir ma mémoire au fer rouge... Mon Cri de lumière est aussi le récit d’un autre combat discret, intérieur celui-là, entre deux visions de soi, l’une mortifère et l’autre libératrice.

Mon roman, ce long rêve éveillé, est constitué aussi d’un autre grand pan de la réalité, de ma réalité: mon travail d’éducateur dans une école pour enfants handicapés. D’où le personnage de Déborah. Bien sûr, je me suis arrangé pour que personne ne puisse reconnaître l’enfant qui m’a servi de modèle. De toute façon, il y a un abîme entre ce modèle, jeune adulte aujourd’hui, et mon petit personnage.

Mon métier d’éducateur, plus exactement ma formation en cours d’emploi, m’a également permis de préparer Cri de lumière en me donnant l’occasion de me pencher sur un mystère qui m’intrigue depuis très longtemps, au moins depuis avril 1994 et la conférence d’un certain Joseph Di Mambro, grand illusionniste de l’Ordre du Temple Solaire: comment et pourquoi une personne peut-elle se retrouver dans un état de dépendance absolue à l’égard d’un «maître», d’un «guide», d’un «gourou»? Transposé du monde des sectes à celui de l’art dont j’ai fait partie en tant qu’étudiant, ce phénomène d’emprise est le thème principal de mon roman. De l’espérance à l’esclavage: le titre de notre enquête – menée en collaboration avec une collègue et amie, Mireille Neuprez-Salmon, l’une des dédicataires de Cri de lumière – me trottait dans la tête tandis que je racontais la longue chute de mes personnages, surtout celle de Marc, de Cécile et d’Inès.

Et je pensais encore à nos rencontres avec d’anciens adeptes en écrivant la scène où Xavier apprend de la bouche de Georges que Cécile a finalement réussi à reprendre sa liberté. La vérité n’est heureusement pas toujours létale.

Comme tous mes semblables, je tire mes rêves de la réalité... qui est largement formée des rêves d’autrui. Au dernier étage d’un musée genevois, la Maison Tavel, trône une grande maquette de Genève en 1850, c’est-à-dire juste avant la destruction des fortifications. Faite de vieux zinc pour les pierres, de cuivre vert-de-grisé pour les tuiles, d’éclats de miroir pour les fenêtres, elle est due à l’architecte Auguste Magnin qui a voulu fixer à jamais l’image de sa ville telle qu’il l’avait connue enfant.

Tombé un jour par hasard sur cette ville miniature, frustré de ne pas pouvoir m’y promener, je décidai d’y situer mon nouveau roman. Cri de lumière se déroule à notre époque, juste avant l’an 2000, mais dans cette Genève-là, une Genève qui aurait conservé ses remparts et l’intégralité de sa vieille ville, une Genève «très douce et très subtile avec son infinité de méandres, ses voûtes et ses pavés brillants d'usure, ses marches de pierre affaissées en leur milieu, ses clochers, ses tourelles, ses touffes de cheminées tordues». Une ville délicieusement dédaléenne où il ferait si bon se perdre et se retrouver à la recherche des autres et de soi-même.

Une première boucle était bouclée: le rêve de métal d’un architecte me fournissait le décor de mon nouveau rêve éveillé, de ma nouvelle cité-roman. J’adore marcher au hasard dans des villes inconnues... surtout quand elles sont en même temps ma ville natale. Dans mon deuxième livre, Genève est fusionnée avec la Casbah d’Alger. Mes personnages glissent de l’une à l’autre par une ruelle des Pâquis. Mon troisième, Les îles naufragées, se déroule dans une réplique de Genève bâtie sur un archipel du Pacifique. Partir pour mieux rester, rester pour mieux partir, puisque l’univers est un seul et même labyrinthe, l’enchevêtrement de tous les infinis.

En guise de conclusion: bien qu’écrivant depuis la nuit des temps, ma nuit des temps, bien sûr, je n’ai jamais osé dire cette simple phrase: «Je suis écrivain.» Ce mot, quand je le rattache à moi, est toujours suivi d’un point d’interrogation. Et ce n’est pas seulement pour le plaisir de tracer en pensée l’une des plus jolies courbes de notre langue – j’envie les Espagnols, ces indiscrets, qui peuvent la contempler en train de faire le poirier...

Au fil de toutes ces années, quand je pouvais croire à la valeur de mes romans et penchais du côté du oui, ce point d’interrogation m’apparaissait beau et doux comme l’arrondi d’un sein ou d’une épaule de femme; quand je doutais et penchais vers le non, il devenait vilain crochet, croc de boucherie au bout duquel je gigotais, pantelant.

Aujourd’hui que mon Cri de lumière est accueilli par L’Age d’Homme et qu’il va enfin pouvoir tenter sa chance auprès du public, la courbe du point d’interrogation est-elle l’arrondi d’un sein ou d’une épaule de femme, ou un croc de boucherie? Sein ou crochet: suis-je un écrivain, oui ou non?

Finalement, peu importe. Peu importe l’étiquette sur le pauvre flacon qui finira par se casser. Seul compte le bouillonnement qu’il contient. Et qu’il s’efforce d’ordonner et de transmettre. Par amour de l’ivresse. L’ivresse de l’amour, de l’art et de la vie, qui seule nous aide à ne pas nous sentir étouffés, mais grisés par tous les infinis qui nous englobent et nous habitent.

François Hussy, août 2010.

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